Berceuse à quatre temps
par Iwona Chmielewska
Album
0 – 5 ans
Par
Publié le 07/04/2026
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Portrait d’un album onirique (coup de cœur)
- Titre : Kolysanka na cztery (Titre original polonais)
- Autrice : Iwona Chmielewska
- Traductrice : Lydia Waleryszak
- Illustrateur : Iwona Chmielewska
- Éditeur : Éditions Format
- Parution : 2018 pour l’édition polonaise, 17 octobre 2025 pour l’édition française
- Format : 22,7 × 1 × 16,3 cm, 40 pages, album relié (couverture cartonnée)
- Catégorie : Album
- Public : Dès la naissance
Le pitch et mon avis
Un petit garçon joue du violon dans sa chambre. Peut-être une berceuse dont les quatre temps imprègnent le silence du soir… « La chambre se prépare au sommeil ». Un chien s’introduit dans la pièce aux allures de boite à jouets. L’animal porte un message à l’enfant. À moins que ce ne soit l’album que nous lisons en ce moment-même ?
Tout doucement, le silence s’installe dans la chambre. Tout s’endort peu à peu : le violon, le chien, la poupée, le moulin … et bien sûr l’enfant. Mais que font les petits poissons en apesanteur, hors de leur aquarium ?
Voilà un album d’une infinie délicatesse et d’une complexité remarquable. Il offre un récit poétique, autant à lire qu’à raconter. Petits et grands lecteurs sont invités à ouvrir l’œil et à laisser place à leur imagination. Ici, chaque détail compte : pour interpréter l’histoire à sa façon, nommer ce qui ne l’est pas dans le texte, et même jouer à compter.
Si la filiation avec l’indémodable Bonsoir Lune de Magaret Wise Brown (1947) saute aux yeux, Iwona Chmielewska en propose une réinvention très personnelle, empreinte d’onirisme et de liberté. Une immense réussite.
Pour découvrir la présentation éditoriale de l’album et les autres publications des éditions Format, c’est par ici.
Mon analyse plus détaillée de « Berceuse à quatre temps »
Il est des albums qui demandent d’emblée que l’on ralentisse. Berceuse à quatre temps fait partie de ceux-là. Rien ici ne se donne d’un seul coup, ni par le texte, ni par l’image. Tout invite à prendre le temps de regarder, de revenir en arrière, de douter parfois, d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
À la première découverte, l’adulte est accueilli par une langue très poétique, finement rythmée, fidèle à la promesse du titre : une berceuse. Mais ce titre n’est pas décoratif. Très vite, on comprend que l’album est construit sur un tempo précis à quatre temps, à la fois musical, visuel et narratif. Ce rythme traverse l’album comme un fil discret : il apaise, structure, accompagne le glissement progressif vers le sommeil, tout en ouvrant une invitation au comptage.
L’album peut ainsi se lire comme un imagier, mais un imagier profondément singulier, à mille lieues des formes attendues. Ici, rien n’est explicitement désigné. Beaucoup de mots manquent volontairement : le chien n’est jamais nommé, pas plus que la poupée, l’aquarium, les poissons, les chaussons ou la voiture. Il revient au lecteur — adulte ou enfant — de nommer ce qu’il voit, de mettre des mots sur l’image. L’adulte pressé peut passer à côté lors d’une première lecture. L’enfant, souvent plus attentif aux détails visuels, devient alors celui qui questionne, qui remarque, qui montre.
Dès la couverture, un léger trouble s’installe. Un petit garçon, parfaitement éveillé, joue du violon sur son lit. Le décor est suggéré plus que défini : un grand blanc, un drap à carreaux, des aplats de papier kraft. Le lit n’existe que par l’ombre du corps. Sur la quatrième de couverture, l’étrangeté s’accentue : un aquarium contient un poisson… tandis que trois autres semblent s’en échapper, flotter hors de l’eau. Le texte promet le sommeil, mais l’image introduit déjà un monde où les lois habituelles commencent à se déplacer.
À l’intérieur de l’album, l’économie de texte est frappante. Une phrase par double page, rarement plus. Des phrases sobres, non explicatives, jamais infantilisantes. La traduction de Lydia Waleryszak est remarquable par sa justesse lexicale et rythmique, par l’exigence de sa langue, qui refuse toute simplification excessive, même lorsqu’elle s’adresse aux tout-petits.
Très vite, le lecteur comprend que l’image porte l’essentiel du récit. Les points de vue se déplacent sans cesse : plongées, vues du dessus, cadrages fragmentaires, objets coupés. La chambre est telle une boîte à jouets. Cette boîte contient elle-même une chambre miniature. Identique.
L’une des pages les plus saisissantes de l’album est celle de la triple mise en abyme. Le petit garçon ouvre un livre… qui est précisément le livre que nous sommes en train de lire. Dans ce livre, un autre enfant lit à son tour la même histoire. Le lecteur se trouve pleinement intégré au dispositif.
Le comptage apparaît, puis disparaît, puis revient. Un, deux, trois, quatre. Que faut-il compter ? Les poissons ? Les pas ? Les temps de la musique ? Les coins de la pièce ? Rien n’est jamais imposé. Peu à peu, les éléments se révèlent : quatre pieds de table, quatre roues, quatre ailes de moulin, quatre pattes de chien, quatre poissons. Le comptage devient un tempo, plus qu’un exercice. Il accompagne l’endormissement, comme une litanie douce.
Les objets s’animent discrètement : les pieds de la table « s’assoupissent », les roues ne cliquettent plus, les cordes du violon se taisent. Cette personnification évoque l’état flou qui précède le sommeil, ce moment où les repères vacillent. Les images deviennent légèrement surréalistes : le chien semble flotter quand il saute de la table, la plante devient translucide, le moulin apparaît tantôt comme un paysage réel, tantôt comme une image dans un tableau. La brume envahit peu à peu l’espace : le décor vaporeux du tableau envahit l’espace extérieur de la chambre. Le surréalisme se fait direct quand le personnage du tableau baille et que la poupée ferme les yeux.
Progressivement, tout s’apaise. Les cadrages se resserrent, avant de reprendre de la hauteur. Une dernière fois, le lecteur observe l’entièreté de la scène depuis le plafond, dans une vision en plongée. Le garçon dort. Le chien aussi, roulé en boule. Les poissons demeurent immobiles. Plus rien ne bouge. La boite renfermant la chambre miniature est fermée : au lecteur d’en faire autant. C’est ainsi qu’à la dernière double page, le couvercle a été rabattu sur la chambre. Petit cocon enveloppant et protecteur. Le lecteur se retrouve à l’extérieur de la chambre, face à la porte close. « La chambre dort d’un doux sommeil. »
Même les pages éditoriales prolongent le sens : l’aquarium, d’abord peuplé, apparaît vide, avant que l’on retrouve, sur la quatrième de couverture, un unique poisson… tandis que les autres flottent hors de l’eau.. Comme dans un rêve…
Berceuse à quatre temps est un album d’une grande richesse, sous une apparente simplicité. Sa palette sourde, ses cadrages inhabituels, sa douceur légèrement mélancolique peuvent dérouter certains adultes, habitués à associer l’enfance à des couleurs vives et à des récits explicites. Pourtant, les enfants y trouvent souvent un terrain d’exploration fascinant : observer, compter, nommer, questionner.
C’est un livre à lire lentement, à relire, à partager. Un album qui n’impose rien, mais qui ouvre beaucoup. Un livre pour s’endormir, certes — mais aussi pour s’éveiller au regard, au langage, au rythme et à la pensée.
On ne peut s’empêcher, à la lecture de Berceuse à quatre temps, de penser à Bonsoir Lune (Goodnight Moon), l’immense classique de Margaret Wise Brown, paru en France à l’École des loisirs. Comme dans cet album fondateur, l’enfant entre dans le sommeil par un rituel lent et répétitif, où chaque objet, chaque présence, semble peu à peu salué, reconnu, puis laissé au repos. Le rythme y joue un rôle essentiel : il structure le temps, rassure, accompagne l’endormissement.
Mais loin de toute imitation, Iwona Chmielewska propose ici une relecture audacieuse et contemporaine de ce principe. Là où Bonsoir Lune s’appuie sur la répétition explicite et la nomination directe, Berceuse à quatre temps choisit la voie de la suggestion, du silence, de l’ellipse. Le comptage remplace le salut, l’observation remplace la désignation, et l’image porte une part du récit bien plus importante encore.
S’attaquer ainsi, avec autant de liberté et de finesse, à un modèle aussi emblématique sans jamais le copier, mais en s’en appropriant l’esprit, est le signe d’une grande maîtrise. Berceuse à quatre temps s’inscrit dans cette filiation prestigieuse tout en affirmant une voix singulière, profondément poétique, visuelle et contemporaine.
Là où Bonsoir Lune installe un huis clos rassurant dont le lecteur fait pleinement partie, Berceuse à quatre temps adopte une posture différente. Le lecteur demeure le plus souvent à l’extérieur de la scène, observant la chambre comme un espace clos, comme une boîte protectrice que l’on peut ouvrir, refermer, dupliquer.
Cette chambre-cocon est profondément contenante, sécurisée, mais jamais totalement étanche. De subtiles failles s’y glissent : des poissons quittent l’aquarium, une poupée s’endort, un personnage de tableau bâille, les objets se personnifient. Le lecteur lui-même peut s’y introduire. Le réel se fissure doucement pour laisser place au rêve.
Contrairement à Bonsoir Lune, où le narrateur nomme et maîtrise chaque élément du monde visible, Berceuse à quatre temps confie une part essentielle de ce travail au lecteur adulte, puis à l’enfant. Les mots manquent volontairement, les images prennent le relais, et l’album invite à habiter cet espace intermédiaire, à la frontière du réel et de l’irréel — là précisément où naît le sommeil.
Plus qu’un simple cadre réaliste, la chambre de Berceuse à quatre temps est un espace clos et contenant, volontairement poreux, où le réel se fissure pour laisser le rêve s’infiltrer.
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